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   Aetius ne quittait pas Roswyn des yeux. A l'instar de leur première rencontre à Sirgonia, la fille de Manon lui paraissait toujours aussi belle, toujours aussi attirante. Il avait tellement espéré la revoir un jour, il en avait tellement rêvé. Le jour et la nuit il pensait à elle et il s'était presque disputé avec Bertrand en lui proposant d'intervenir pour l'aider à délivrer Blanche du temple d'Aziza où elle était enfermée et en échange de quoi le fils de Manon devait le débarrasser d'Elwyn qui était un obstacle à ce que Roswyn puisse l'aimer en retour.

   Le sauvetage de la famille du gouverneur Théodorus par Bertrand était venu mettre à mal le plan échafaudé par Aetius et son travail à Sirgonia, au sein de l'Alliance du Nord, avaient fait que le bel officier ne puisse revoir la jeune femme qui avait tellement fait battre son coeur.

   Maintenant, Roswyn était assise à ses côtés, et lui, Aetius ne se serait, en aucune manière, attendu à retrouver la fille de Manon à cette soirée de réception du gouverneur Renaud à Rochegrise. Ce que le capitaine ignorait, c'était que de temps à autre, le souvenir des quelques moments passés dans ce parc fleuri d'une des places de la ville haute de Sirgonia ainsi que le baiser qu'ils avaient échangés, traversait quelquefois l'esprit de la jeune femme et lui procurait un sentiment étrange mais délicieux qu'elle avait du mal à chasser de son esprit.

   Prenant la parole le premier, le capitaine glissa :

   - Je n'aurais jamais pensé à vous revoir ici ce soir... Si je puis me permettre, comment se fait-il que vous soyez invitée à la table du gouverneur ?

   - Elwyn et moi sommes à la recherche d'un ancien artefact elfe, répondit Roswyn. Nous sommes venus ici chercher quelques renseignements qui nous permettraient de le localiser et le gouverneur nous a été d'une aide précieuse.

   Dès que la jeune femme eut prononcé le nom de l'Elfe, le sourire radieux qu'affichait Aetius s'estompa rapidement, ce qui n'échappa pas à Roswyn qui sembla s'amuser de l'embarras du capitaine. Celui-ci, se reprenant très vite, poursuivit son interrogation :

   - Et, dans quelle direction cette quête va-t-elle vous conduire, dit-il, j'espère que vous n'allez pas vous mettre en danger ?


   Dès que le capitaine eut connaissance que la destination de Roswyn était Oznak-dûl, la capitale des Gobelins, il sursauta sur sa chaise et, regardant la la fille de Manon avec un grand étonnement, lui dit :

   - Mais... Etes-vous consciente du danger que vous allez courir en vous rendant dans la capitale de ces peaux vertes ?! De plus, il y a de grandes chances que vous n'arriviez pas vivante à Oznak-dûl ! C'est de la folie, Roswyn... Je vous en prie, ne faites pas cela, vous risquez grandement de n'en jamais revenir !

   La fille de Manon continuait de regarder Aetius en lui souriant. Il était toujours ignorant de sa véritable identité, il ne savait pas qu'elle était la princesse Edwyna, légitime héritière du trône d'Ethyria et désignée ''Elue'' par la déesse Ellen qui lui avait donnée pour mission sacrée de retrouver ses trois bijoux dérobés par le sorcier Maerwel à l'intérieur du temple elfe d'Ismen-nethor dans la forêt des Blanpeaux. En effet, si dans l'entourage du duc de Roncenoir à Ethyria, on savait que la soeur du traître Bertrand et la princesse Edwyna, fille du feu roi Ethan, étaient une seule et même personne, ce fait était encore inconnu dans le reste du royaume et notamment dans les villes d'Ixos et Sirgonia qui venaient de former une alliance dans le but de renverser le faux-roi. Seuls, dans l'Alliance du Nord, Aldebert, l'ex-bailli d'Ilos et le marchand Ethiolas étaient au courant que la princesse Edwyna fut encore en vie. Roswyn, à qui ses proches avaient toujours recommandés de taire ce secret tant que les trois artefacts elfes n'auraient pas été retrouvés, ne pouvait pas donner d'explication raisonnable à Aetius. Celui-ci ne comprenait pas pourquoi la soeur de Bertrand allait-elle ainsi risquer sa vie pour s'occuper des affaires internes d'une tribu elfe.

   Le capitaine continua :

   - Chère Roswyn... Je ne puis vous laisser courir un tel risque. Il n'est pas de mon ressort de m'immiscer dans des projets personnels, mais vous... Oui vous, douce Roswyn, vous savez combien je vous aime... Combien me serait-il pénible de vous perdre s'il vous arrivait quelque malheur ? Je n'ose penser à ma douleur si une telle chose devait arriver !

   Prenant la main du jeune homme dans les siennes, la fille de Manon répondit au capitaine :

   - Aetius... Si comme vous le dites, vous m'aimez d'un amour profond, alors je vous demanderai de bien vouloir me faire confiance. Je ne puis rien vous révéler actuellement car mes actions sont décidées de par la volonté des dieux. Je n'ai pas le droit de me soustraire aux obligations qui me sont imposées mais je vous assure que je prendrai soin de moi lors de mon périple et que je compte bien en revenir vivante.

   Pas du tout rassuré par les paroles de Roswyn, le capitaine reprit :

   - Croyez bien que je ne cherche pas à pénétrer votre secret si, comme vous le dites, ce sont les dieux qui vous guident. Néanmoins, se rendre dans le pays des gobelins reste une aventure hasardeuse, sinon folle. Dites-moi, y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire changer d'avis ?

   - Cher Aetius, sachez que je suis très touchée du grand intérêt que vous me portez mais vous savez que je ne ferai pas ce voyage seule, l'Elfe Elwyn de la tribu des Sedes-odaï m'accompagnera tout au long de ce périple, c'est un excellent guerrier et un très bon archer. Si d'autre part je suis encore en vie aujourd'hui, c'est beaucoup grâce à lui qui m'a déjà soustraite de certaines situations périlleuses.

   Muet d'admiration, le capitaine ne pouvait que louer le courage de cette jeune femme et, intérieurement, il se disait qu'un grand secret devait entourer Roswyn.

   Tout occupés par leur conversation, les deux jeunes gens n'aperçurent pas le regard inquisiteur porté sur la fille de Manon par le sergent Aloïs d'Ethyria. En effet, celui-ci, assis en face d'eux mais un peu plus en retrait sur leur gauche, n'arrêtait pas d' observer Roswyn depuis un bon moment.

   Mais bientôt, le gouverneur Renaud se leva, salua l'assistance, et, après un rapide discours sur la nécessité de protéger les Collines de Rochegrise face à la menace gobeline, frappa deux fois dans ses mains, ce qui eut pour effet de réveiller les valets qui se mirent à faire le va-et-vient entre les cuisines et la salle de réception. De nombreux plats furent déposés sur les tables et dans lesquels on pouvait voir des ragoûts de gibiers, cochons farcis et volailles rôties. Entre les plats, de larges coupes en argent débordaient de fruits les plus succulents dont des raisins rouges délicieusement sucrés provenant de la région des plaines de Naryth.

   Des vins les plus fins de Naxos et Naryth furent servis et bientôt, les coupes s'entre-choquèrent, le dîner commençait. On fit entrer des musiciens dans la salle. Ceux-ci furent placés en un coin de la pièce et bientôt se mirent à jouer des ballades et autres airs connus qui égayèrent les convives.

   Deux heures plus tard environ, alors que le vin aidant, le ton des conversations allait en s'amplifiant, le gouverneur se leva de table et, coupe de vin en main se mit à crier :

   - Et maintenant, place à la danse, la salle est à vous, la fête continue !

   Plusieurs couples se levèrent et se mirent en cercle au milieu de la pièce pour y effectuer quelques pas, tournant vers la gauche puis vers la droite en sautant sur une jambe et l'instant d'après sur l'autre, et tout ceci dans la joie et la bonne humeur.

   Aetius se tourna vers Roswyn et d'un regard interrogateur, montra la piste de danse. La jeune femme sourit gentiment et d'un air las, secoua légèrement la tête en signe de négation.

   Le capitaine, qui maintenant tutoyait la fille de Manon, lui dit :

   - Tu as raison, je n'ai pas non plus envie d'aller danser avec tous ces gens... Que dirais-tu de quitter cet endroit et de venir voir notre campement au nord de la cité. Ma tente est spacieuse et très bien aménagée, tu verras.

   Roswyn ne répondit pas tout de suite. L'invitation, elle n'en doutait pas, était une proposition à peine déguisée, de passer la nuit en compagnie du capitaine du détachement de Sirgonia. Etait-ce le vin capiteux que la fille de Manon avait généreusement consommé ou les tendres propos qu'Aetius n'avait pas omis de lui susurrer à l'oreille qui l'avaient tant charmée ? Elle-même, s'étonna de la réponse qu'elle fit au jeune homme :

   - Oui, le temps de prendre congé du gouverneur et je te suis.

 

*   *   *

 

   La nuit était déjà bien avancée. Allongée aux côtés d'Aetius qui dormait profondément, Roswyn regardait vers le dessus de la tente tout en essayant d'en deviner les motifs. La nuit était douce, presque chaude, et la jeune femme, incapable de trouver le sommeil, laissait errer son regard ça et là dans les quartiers du capitaine de Sirgonia tout en pensant aux éventuelles conséquences de sa présence aux côtés du bel Aetius. Regrettait-elle d'avoir suivi le jeune homme et de s'être donnée à lui à la suite d'un repas peut-être un peu trop arrosé ? Non, elle ne regrettait rien. Elle pensait que cette soirée ne serait sans doute qu'une aventure sans suite malgré tout l'amour que lui portait le capitaine. Elle se rappela cependant que son frère Bertrand l'avait un jour encouragée à répondre à l'amour du jeune homme plutôt que de vivre une aventure sans lendemain avec l'Elfe Elwyn. Celui-ci, ne pourrait jamais accéder au trône d'Ethyria tandis qu'Aetius était sans doute destiné à de hautes fonctions dans l'Alliance, Roswyn n'ignorait rien de cette situation. Pendant un temps elle avait pensé à tout abandonner, renoncer au trône et oublier toute cette histoire de prophétie qui l'empêchait d'avoir une vie normale, une vie à laquelle toute jeune femme de son age était en droit d'accéder et de pleinement en profiter. Le pèlerinage qu'elle avait effectué à Ismen-nethor en compagnie d'Elwyn lui avait cependant rappelé quel était son destin et qu'en aucune manière elle ne pouvait s'y soustraire. Toutes ces pensées confuses se bousculaient dans son esprit et finalement, c'est en prononçant les noms d'Aetius et d'Elwyn qu'elle put enfin s'endormir. 

   Environ une heure plus tard, plongée dans un sommeil léger et agité, dans lequel ses deux prétendants se battaient afin d'obtenir sa main, elle entendit un bruit suspect à l'intérieur de la tente. Sans faire un quelconque mouvement, elle ouvrit rapidement les yeux et, faisant un effort pour s'habituer à l'obscurité, aperçut bientôt une ombre se profiler à l'intérieur de la place. La jeune femme remarqua que personnage portait une capuche sombre afin de dissimuler son visage et se déplaçait d'une manière très prudente.

   Tous les sens en éveil et prête à défendre chèrement sa vie, Roswyn déplaça lentement sa main gauche qui se referma sur un poignard déposé à terre près de la couche basse. Aetius, dormait toujours profondément et la jeune femme ne voulait faire aucun geste prématuré qui aurait pu faire fuir le visiteur inattendu car elle était bien décidée de savoir à qui elle avait à faire. Les yeux mi-clos, Roswyn suivait le déplacement de l'ombre dans la tente. Celle-ci, qui semblait chercher quelque chose, ne paraissait pas vouloir s'avancer vers la couche où reposaient les deux jeunes gens. Finalement, ne trouvant apparemment pas ce qu'elle cherchait, l'ombre s'avança en direction du lit. La fille de Manon aperçut un poignard dans la main du personnage qui se trouvait maintenant à quelques pas d'elle. Aussitôt, roulant brusquement sur elle même en se laissant tomber de la couche, Roswyn déstabilisa l'ombre à l'aide de ses jambes et la fit tomber. Celle-ci, battant des mains, lâcha son arme, s'écroula poitrine en avant, et vint s'empaler, avec un gémissement sourd, sur le poignard que la soeur de Bertrand tenait toujours en main. Le vacarme occasionné par la chute éveilla Aetius qui, comprenant immédiatement le danger de la situation, sauta en dehors de la couche et, rejoignant Roswyn, s'écria :

   - Que se passe-t-il... Tu n'es pas blessée au moins ?!

   Puis, désignant l'individu allongé par terre, il demanda :

   - Qui es-ce... Que te voulait-il ?

   Sans répondre, le teint blême et encore toute frissonnante, la jeune femme ôta la capuche de l'assaillant et, regardant le visage, s'écria :

   - Par Aziza... Mais c'est Wyglen ?!

   A son tour, le capitaine se pencha vers le personnage.

   - Un Elfe ?!  Et tu le connais... Pourquoi voulait-il te tuer ?

   - C'est Wyglen, répondit la fille de Manon. Wyglen... Le fils de Themwyel et Illieen, de la tribu des Tes-elwens dans le nord de la forêt des Blanpeaux... Pourquoi... Que me voulait-il ? Mais regarde, Aetius... Il vit encore...

   - Ma parole, tu as raison... Je vais faire pendre ce chien sur le champ !

   - Non Aetius... Il faut le faire soigner si cela est encore possible, je dois savoir pourquoi il a voulu m'éliminer... Je me souviens maintenant que nous avions déjà échappé à un attentat à proximité du temple d'Ismen-nethor, Elwyn et moi, . A l'époque nous n'avions pas vu nos agresseurs mais ils s'étaient exprimés en langue elfique en s'enfuyant... Cela aurait-il un rapport avec ce qui vient de se passer ?!

   - J'ignore tout de tes petits secrets, répondit Aetius irrité. En attendant je vais faire fouiller le camp pour voir si cet Elfe était seul ou s'il était en compagnie de quelque complice.

   Le capitaine sortit de la tente et cria pour appeler la garde. Celle-ci parcourut tout le campement ainsi que les alentours mais bientôt, signala que rien de suspect n'avait été découvert.

   - Je vais immédiatement faire conduire l'Elfe dans la dépendance du gouverneur où il sera soigné, dit alors Aetius à Roswyn. A propos, a-t-il proféré quelque mot ?

   - Non, il est incapable de parler, je crois qu'il est gravement atteint. J'ignore s'il survivra ?! 

   - Et bien, s'il s'en tire, je le ferai transférer à Sirgonia où nous le questionnerons afin de savoir pourquoi il a voulu attenter à ta vie !

   - S'il te plaît, Aetius, dit alors Roswyn en suppliant le capitaine, que ceci ne s'ébruite pas avant mon départ pour le pays des Gobelins, je ne voudrais pas...

   - Que ton...ami elfe soit mis au courant que tu as passé une partie de la nuit avec moi ? Ne t'inquiètes pas, je ferai en sorte que cela ne sorte pas du camp. 

   Quelques instants plus tard, Roswyn rentrait dans l'appartement qu'avait mit à sa disposition le gouverneur Renaud. Elwyn dormait calmement, une légère douleur s'étant manifestée là où il avait reçu la blessure l'avait incité à prendre un remède apaisant qui lui avait favorisé un profond sommeil. Ce fut donc sans le déranger ni l'éveiller que la fille de Manon se coucha, lasse et fatiguée. Les événement de la nuit l'avaient profondément bouleversée. Elle connaissait Wyglen pour l'avoir déjà vu lors d'un voyage qu'elle avait effectué avec Elwyn dans le nord de la forêt des Blanpeaux. C'était un jeune guerrier qui avait déjà fait ses preuves au combat en démontrant quelques faits d'armes et qui était connu, tout autant que le fils d'Ellawen, parmi les trois tribus elfes. La jeune femme n'était pas sans ignorer que la tribu des Tes-elwens ne croyaient pas en la Prophétie et qu'ils pensaient que celle-ci avait été inventée de toutes pièces par les Maleel-aels et les Sedes-odaï afin de s'approprier l'hégémonie sur la forêt des Blanpeaux. Aethelwyn et Ellawen l'avaient d'ailleurs plusieurs fois mise en garde sur les intentions belliqueuses de certains membres du gouvernement Tes-elwens et notamment de l'entourage rapproché du conseiller Hethwyn et du prétendant au poste de nouveau chef de tribu, Themwyel, père de wyglen.

   Au petit matin, alors que la fille de Manon était encore profondément endormie, Elwyn se leva et sortit dans le jardin pour profiter de l'air frais du matin. On entrait dans la saison la plus chaude de l'année et la journée risquait de se révéler pénible pour tous les voyageurs qui arpenteraient la région lorsqu'il rencontra, sortant de ses quartiers, le sergent Aloïs du détachement d'Ethyria qui l'entretint en ces termes:

   - Je ne vous ai pas aperçu à la réception hier soir ? Votre amie s'y est présentée seule, je suppose que cette absence était due à quelque indisposition ?

   Se retournant vers le personnage qui lui adressait ainsi la parole, le fils d'Ellawen répondit:

   - Non rassurez-vous, une ancienne blessure qui se rappelle à moi de temps à autre m'a fait garder le lit cette nuit mais je dois dire que j'en ai bien profité pour récupérer de ma fatigue.

   - Je vois... Vous n'avez donc pas entendu ce brouhaha qui s'est manifesté à côté du palais pendant la seconde partie de la nuit ?

   Etonné par la question, Elwyn répondit :

   - Non, pas du tout. Que s'est-il donc passé ?

   Le bruit occasionné par la garde du palais a fait à ce que je me lève pour m'enquérir de ce qui se passait. On ramenait un prisonnier elfe gravement blessé qui, paraît-il aurait attenté cette nuit à la vie du capitaine Aetius de Sirgonia.

   Curieux, mais tout intéressé par cette révélation, Elwyn rentra dans ses appartements afin de demander à Roswyn si elle avait entendu parler de cette affaire lors de la réception à laquelle elle avait été conviée. Voyant que la fille de Manon dormait toujours à poings fermés, le fils d'Ellawen se dit que son amie avait certainement dû bien profiter de la soirée. Ne voulant pas la déranger, Elwyn décida de se rendre chez le gouverneur afin d'obtenir des renseignements sur cet attentat. En effet, ayant appris par le sergent Aloïs que l'agresseur était un Elfe, il se sentait concerné par cette situation et était bien résolu à en apprendre un peu plus sur l'identité de ce dernier.

 

 

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