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   A l'Ouest de Meruvia, la petite cité de Rochegrise était tout en effervescence. Depuis la tentative avortée des Gobelins de s'emparer du Pays des Ombres, Renaud, le gouverneur de cette ville, en doute sur les futurs projets du roi Ishtouk, avait demandé à Norbert de Roncenoir l'aide et la protection d'Ethyria, capitale du royaume. Ce dernier, plutôt préoccupé par la préparation de son futur mariage avec Eleonor, fille du gouverneur Gildric de Cinaxa, se contenta d'envoyer un petit détachement de quelques centaines d'hommes sous le commandement d'un officier d'un grade subalterne. Il recommanda néanmoins a Renaud de faire appel à Théodorus pour compléter les effectifs nécessaires à une préparation de résistance à l'armée gobeline si celle-ci montrait quelques velléités à se rabattre sur les Collines de Rochegrise. Cependant, après la défaite des troupes d'Ishtouk en Ombrie, Norbert de Roncenoir doutait du peu de capacité des Gobelins de se lancer, du moins pour l'instant, dans une nouvelle aventure sur les terres de Meruvia. Il savait d'autre part que Théodorus, beau-frère du gouverneur Renaud, de par son mariage avec dame Liliane, n'hésiterait pas à envoyer quelque troupe supplémentaire pour aider à la résistance de Rochegrise si celle-ci s'avérait nécessaire. 

   Ce fut donc lors de l'une de ces journées troublées, que Roswyn, accompagnée du fils d'Ellawen maintenant complètement remis de sa blessure, se présenta au palais du gouverneur Renaud de Rochegrise et demanda à être reçue avec Elwyn pour affaire urgente. La fille de Manon, parfaitement connue à Sirgonia de par la renommée qu'avait prit dans cette ville son frère Bertrand, le salvateur de Théodorus et de sa famille qui avaient, grâce à lui, échappés à un guet-apens à l'est de la forêt de Nooren, fut reçue par le gouverneur avec tous les honneurs réservés à un personnage de haute qualité.

   - Il m'est agréable de recevoir la soeur de celui qui est devenu un héros dans la cité de Sirgonia et qui, si je ne me trompe, s'apprête à célébrer ses fiançailles avec ma nièce Blanche. Votre déplacement à Rochegrise se fait en des moments plutôt troubles mais, quel que soit le but de votre visite dans notre cité, je m'efforcerai dans la mesure de mes possibilités, de vous donner toute satisfaction dans votre requête.

   Roswyn expliqua que son compagnon elfe et elle-même étaient à la recherche d'un collier, un bijou ayant appartenu à la déesse Ellen, dérobé par un soldat du sorcier Maerwel, et qui aurait été revendu à un marchand de Rochegrise qui commerçait un peu partout dans Meruvia, mais également dans le pays des Gobelins.

   Après quelques instants de réflexion, le gouverneur répondit :

   - Pour autant que je me souvienne, il n'existait, à Rochegrise, qu'un seul marchand qui ait eu le courage de pénétrer dans les territoires des Gobelins et qui avait établi avec eux une relation de confiance, ce qui lui permettait de réaliser certains marchandages ou trocs quelconques. Cependant, à une certaine époque, il cessa de se rendre dans ces territoires, la raison en est restée inconnue et personne ne lui demanda d'explication.

   - Vous en parlez au passé, répondit Roswyn. Voulez-vous dire que cet homme est...    

   - Mort...Oui, affirma le gouverneur. Cependant, sa veuve continue à exercer certaines affaires, ici à Rochegrise. Peut-être en sait-elle un peu plus sur ce qu'est devenu ce bijou que vous recherchez. Si vous vous rendez dans le bas de la ville, demandez où se trouve l'échoppe de Nadia, la veuve du marchand Jolibert, vous devriez facilement trouver.

   Roswyn remercia le gouverneur pour son accueil et lui fit remarquer son étonnement d'avoir vu quelques mouvements de troupes dans la petite cité à son arrivée, ce à quoi Renaud répondit :

   - Nous craignons une invasion des Gobelins dans les Collines de Rochegrise. Le duc Norbert a envoyé un petit détachement en provenance d'Ethyria et d'autre part, le capitaine Aetius est entré dans la ville à la tête de cinq cents hommes venant de Sirgonia.

   Ni le gouverneur Renaud ni Elwyn n'aperçurent les joues de la jeune femme se teinter de rose lorsqu'elle répondit :

   - Aetius... Il est donc ici ?!

   - Oui, compléta Renaud. Il a établi son campement près de la sortie nord de la cité, quant aux hommes du sergent Aloïs d'Ethyria, ils sont logés à l'ouest du temple de Nélos.

Roswyn remercia le gouverneur pour le temps qu'il avait bien voulu leur consacrer à elle et à son compagnon. Elle s'apprêtait à prendre congé lorsque Renaud lui dit :

   - Permettez damoiselle Roswyn... Je tiens absolument à ce que vous soyez mes invités, vous et votre ami elfe, durant votre séjour à Rochegrise. Ce soir, un banquet sera donné ici au palais ; les notables de Rochegrise ainsi que les responsables des troupes envoyées ici par les alliés seront présents. J'ose espérer que vous pourrez vous joindre à nous ?

   Après un rapide coup d'oeil jeté à Elwyn visiblement pas vraiment intéressé par cette demande, la soeur de Bertrand répondit cependant :

   - Bien entendu Excellence. C'est avec grand plaisir que nous nous joindrons à vous ce soir.

   Après avoir pris congé du gouverneur, Roswyn et son compagnon quittèrent le palais et se dirigèrent vers le bas de la ville.

   Après quelques instants, Elwyn demanda à la fille de Manon :

   - Qui est ce capitaine Aetius qui commande le détachement arrivé de Sirgonia, tu semblais le connaître quand le gouverneur a mentionné son nom ?!

   - Mais oui, rappelle-toi, répondit Roswyn tout naturellement. Je t'en ai parlé auparavant. Nous avons fait sa connaissance, Bertrand et moi, lors de notre séjour à Sirgonia.

   Le fils d'Ellawen répondit :

   - Oui, c'est possible, je ne m'en souviens pas... Mais pourquoi as-tu accepté l'invitation du gouverneur à résider au palais pendant notre séjour à Rochegrise ? Je ne pense pas que nous ayons à rester longtemps ici !

   - Et bien tu viens de le dire toi-même, rétorqua Roswyn. Nous ne resterons que très peu de temps à Rochegrise et il eut été malvenu de refuser l'offre de Renaud, après tout il est un fidèle membre de l'Alliance du Nord !

   Quelques instants plus tard, les deux amis arrivaient dans le bas de la ville et se mirent à rechercher l'échoppe de la veuve du marchand Jolibert. Après s'être renseignés une ou deux fois sur l'emplacement de la demeure de Nadia, la soeur de Bertrand et Elwyn s'arrêtèrent devant une petite maison basse, où l'on pouvait encore lire sur une enseigne, bien que déjà délavée par les intempéries :

 

          Jolibert, marchand itinérant.

 

   Un instant après avoir frappé à la porte de la maison, une petite femme fluette d'un âge déjà avancé et aux cheveux blanchissants, vint leur ouvrir et les fit entrer à l'intérieur de l'échoppe. Adossées aux murs, à côté de nombreuses étagères presque vides, d'autres, remplies de marchandises des plus hétéroclites, offraient aux visiteurs un vaste choix de denrées, bijoux de pacotille, tissus et voiles ou autres babioles sans grand intérêt.

   Roswyn expliqua le but de sa visite et demanda à Nadia si elle se souvenait d'un collier de grande valeur que son mari aurait eu à négocier quelques années auparavant. La veuve du marchand sembla réfléchir quelques instants puis, finalement, dit :

   - Oui... Ca y est, ça me revient... Mon mari avait ce bijou dans ses bagages lors d'un de ses nombreux voyages dans le pays des Gobelins. Jolibert m'a raconté à l'époque que le jeune frère du roi Ishtouk, un certain... Eshwak, si je me rappelle, avait semblé très intéressé par ce collier. Il n'avait cependant jamais voulu l'acheter à mon mari mais un jour, Jolibert, rentrant des territoires Gobelins, s'aperçut que le collier avait disparu du sac où il était généralement rangé. Il en fut très affecté car ce bijou, acheté un jour à un soldat sombrepeau, lui avait coûté une petite fortune.

   Très intéressé par l'histoire que contait Nadia, Elwyn lui demanda :

   - Et pourquoi votre mari conservait-il toujours ce collier dans ses marchandises lors de tous ses voyages ?

   - La raison en est simple, reprit la commerçante. Mon mari espérait toujours le revendre afin d'en obtenir un bénéfice substantiel. Nous avions beaucoup de dettes à l'époque et cela a énormément affecté la santé de Jolibert. Il a toujours pensé que Eshwak lui avait volé ce collier et dès lors, il arrêta ses voyages et se contenta d'aménager ce petit commerce que je tiens encore à ce jour. Quelque temps plus tard, il décédait des suites d'une grave maladie. Aujourd'hui encore, un créancier est toujours à ma porte et me réclame deux cents pièces d'or pour soit-disant apurer un prêt que mon mari aurait effectué. Il ne m'a pourtant jamais montré aucun parchemin en reconnaissance de dette... Où veut-il que j'aille les chercher ces deux cents pièces d'or ?! Je gagne juste assez de quoi survivre !

   Roswyn, prenant pitié de Nadia, lui répondit :

   - Donnez-moi le nom de ce ... prêteur, nous allons nous en occuper. Merci pour les renseignements que vous nous avez livrés, vous nous avez beaucoup aidés.

   Un sourire reconnaissant apparut sur les lèvres de la veuve de Jolibert. Se saisissant des deux mains de Roswyn elle les serra très fort et lui dit :

   - C'est vrai... Vous feriez cela pour moi ? Que Nélos et Aziza vous bénissent... Le nom de cet homme est Damianos, il réside dans le haut de la ville.

   Un peu plus tard, les deux compagnons faisaient route vers la demeure du prêteur, Roswyn affichant un regard courroucé. Elwyn, qui regardait la soeur de Bertrand du coin de l'oeil, lui dit :

   - Comptes-tu réellement t'occuper de cette affaire ? Et si la dette du marchand Jolibert n'avait pas été apurée à sa mort, que ferais-tu ?

   - Laisse-moi faire, répondit Roswyn. Je me charge de ce... Damianos !

   Un quart d'heure plus tard, les deux compagnons s'arrêtaient devant une demeure cossue où une enseigne pompeuse ornait la façade principale :

 

          Maître Damianos, banquier
          Prêteur sur gages
          Prêts divers

 

   Après qu'Elwyn eut frappé le lourd battant de la solide porte d'entrée en chêne, un laquais en livrée et à la mine austère vint ouvrir et, après avoir dévisagé l'Elfe des pieds à la tête, demanda :

   - Qui dois-je annoncer à mon maître ?

   Ce fut Roswyn qui répondit :

   - Dis à ton maître que damoiselle Roswyn, attachée au Palais d'Ixos, désire le rencontrer pour affaire urgente.

   Un peu plus tard, la fille de Manon et son compagnon étaient introduits dans une très belle pièce richement meublée où un petit homme bedonnant les accueillit avec force courbettes et demanda d'une voix mielleuse :

   - Que me vaut l'honneur de la visite d'une aussi charmante représentante de la cité d'Ixos ?

   Sans relever les flatteries de Damianos, Roswyn entra directement dans le vif du sujet :

   - Tu connais une certaine Nadia qui tient un petit commerce ici à Rochegrise, je crois, combien d'argent cette femme te doit-elle ?

   Tout étonné puis quelque peu gêné, le petit homme répondit :

   - Et bien je... Heu...Permettez-moi de consulter mes livres.

   Sur quoi, le banquier se dirigea vers une grande bibliothèque et en retira un des nombreux parchemins qui y étaient entassés. Il revint s'asseoir à son bureau puis, après quelques hésitations, il dit :

   - Et bien, selon mes comptes, cette femme me doit encore... Hmm... Oui, c'est cela, deux cents pièces d'or.

   Puis il voulut rapidement refermer le document lorque Elwyn d'un geste rapide, lui enleva des mains et le donna à la fille de Manon. L'homme émit quelques protestations en menaçant ses visiteurs de faire appel au bailli pour violation de propriété privée. Sans s'occuper des jérémiades du prêteur, Roswyn jeta un rapide coup d'oeil au parchemin, puis le regardant avec un petit sourire, lui dit :

   - Je pense que tu te trompes banquier... Je vois ici inscrit vingt et non deux cents pièces. Ainsi, tu voulais donc extorquer cette pauvre vieille et la saigner à blanc... C'est bien cela ?!

   Damianos se mit à jurer par tous les dieux qu'il s'agissait là d'une malencontreuse erreur et se confondait en excuses tout en promettant d'échelonner le remboursement de la dette de Nadia tout au long d'une année.

   - Non, non banquier, répondit la fille de Manon tout irritée, rien de tout cela. Tu verseras à Nadia la somme que tu comptais lui extorquer, après avoir retiré les vingt pièces qu'elle te doit encore,  c'est-à-dire une somme de cent-quatre-vingts pièces d'or. Et que ceci soit exécuté cette semaine encore sinon les hommes de mon ami le gouverneur de Rochegrise viendront pour fermer ta boutique et te conduire au cachot. C'est à toi de choisir !

   Tout en sanglotant et en affirmant à Roswyn que cette transaction allait complètement le ruiner, Damianos accepta néanmoins, la peur de la prison étant la plus forte, de se soumettre à la demande de la fille de Manon et de verser la somme exigée à la veuve du marchand Jolibert.

   Une fois au dehors, Elwyn regarda son amie et lui dit :

   - Et bien dis donc, tu n'y vas pas par quatre chemins quand tu t'y mets ?!

   Sans répondre, Roswyn prit le fils d'Ellawen par le bras et les deux amis reprirent la route vers le palais tout en éclatant de rire, au grand étonnement des passants présents dans les environs.

   La fin d'après-midi se passa calmement. En début de soirée, Roswyn passait quelques robes qui lui avaient été envoyées par le gouverneur en vue de la réception qui allait avoir lieu. Elwyn, qui, d'un air absent, regardait la fille de Manon essayer tous ces vêtements, lui dit finalement :

   - Je n'ai pas envie d'assister à la réception offerte par ces Meruviens. Vas-y sans moi et excuse-moi en prétextant un mal de tête.

   Regardant le fils d'Ellawen du coin de l'oeil, Roswyn lui rétorqua :

   - Tu es sérieux... Ne veux-tu pas venir avec moi ?

   - Je préfère me reposer cette nuit, répondit Elwyn. De temps en temps je ressens encore l'une ou l'autre douleur à l'endroit de ma blessure et n'oublie pas que nous devrons également préparer notre voyage vers le pays des Gobelins, maintenant que nous avons une idée sur le lieu où nous pourrions retrouver le collier d'Ellen.

   - Oznak-dûl... Oznak-dûl, répéta Roswyn en frissonant. Oznak-dûl, la grande cité des Gobelins... Celà fait froid dans le dos rien qu'à y penser !

   - Justement, n'y pense pas et va t'amuser ce soir, répondit Elwyn. Il sera encore temps de parler de tout cela demain.

 

                                                                                                                           *   *   *



   La salle de réception était déjà bien plus qu'à moitié remplie lorsqu'on annonça l'entrée de Roswyn, attachée au gouvernement d'Ixos. Tous les regards s'attardèrent sur cette jolie jeune femme qui faisait son apparition dans la salle, conduite par un laquais vers la table du gouverneur. Dans l'assemblée présente, des murmures s'entendaient ça et là, les uns demandant qui donc était cette damoiselle invitée à la table de Renaud et d'autres, ayant déjà entendu parler de Bertrand disaient :

   - Mais c'est la soeur du militaire d'Ixos qui a sauvé la vie de la famille du gouverneur de Sirgonia...

   Le laquais s'arrêta devant la table du gouverneur Renaud qui se leva et présenta damoiselle Roswyn à ses invités. Etaient présents quelques hauts dignitaires de Rochegrise, accompagnés de leurs épouses ainsi que quelques militaires de la garnison d'Ethyria et de Sirgonia. Après les présentations, le gouverneur s'aperçut que les chaises des côtés gauche et droit de celle de Roswyn étaient vides et regarda la jeune femme en signe d'interrogation. Celle-ci demanda au gouverneur de bien vouloir excuser le représentant elfe de la tribu des Sedes-odaï, celui-ci étant quelque peu souffrant. A ce moment, un militaire aux habits bien reconnaissables par leur couleur bleu-ciel de l'armée de Sirgonia, fut introduit dans la salle et conduit à la table d'honneur. L'homme s'excusa de son retard et se vit attribuer la place de gauche à côté de Roswyn. Il salua rapidement Renaud ainsi que les convives de la table du gouverneur puis s'assied à côté de la soeur de Bertrand.

   Le nouvel arrivant tourna la tête vers Roswyn dont les joues se tintèrent de couleur pourpre car en effet, l'homme qui la regardait en lui souriant n'était autre que le capitaine Aetius de Sirgonia.

 

 

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