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 33.  Un parchemin très convoité
 

   La nuit venait de tomber. Au petit trot, deux cavaliers passaient la porte sud de la cité de Cinaxa puis, hâtant leur monture, se mirent à galoper et prenaient, par un temps particulièrement doux, le chemin conduisant vers la forêt de Phaéton, dans le centre de l'île.

   La terrible sécheresse qui s'était abattue sur le nord du pays quelque temps auparavant se dissipait peu à peu. Les nombreuses réserves d'eau potable ramenées d'Ethyria avaient permises à Gildric d'éviter la mort de nombre de ses concitoyens et de sauver la plupart des plantations et récoltes du gouvernorat. Eleonor était très fière de la mission que lui avait confiée son père et qu'elle avait menée à bien. Le peuple de Cinaxa, au courant de l'implication de la jeune fille dans le sauvetage de la région l'avait fêtée comme il se doit. Eleonor reçut de nombreux présents offerts par certains dignitaires et personnalités de la capitale tandis qu'une délégation de paysans et de marchands des environs offrirent à la jeune femme diverses denrées et tissus ou soies de grande qualité qu'elle accepta avec une joie profonde.

   Le peuple, qui, il y a quelque temps encore, connaissait à peine Eleonor qui vivait, en compagnie de sa gouvernante Marguerite, en dehors de toute l'agitation du palais, se mit bientôt à se répandre en louanges envers la fille de Gildric, regrettant même que ce ne fût pas elle qui soit à la tête du gouvernement.

   Maintenant, la jeune fille chevauchait en compagnie de ce solide et joli garçon que le druide Aethelwyn lui avait dépêché. Elle savait qu'elle agissait en dehors des propres intérêts de son père mais c'était, pensait-elle, la seule manière d'essayer de préserver la paix entre Phaéton et Meruvia. Elle avait en effet appris que, en un endroit tenu secret, des navires de guerre étaient en construction dans le sud de l'île, mais elle se rendait également compte qu'il lui était impossible d'en informer le duc, celui-ci aurait immédiatement envoyé ses armées à Phaéton pour mettre fin à ce qui aurait pu ressembler à une menace pour Ethyria. Qui sait si nombre de ses concitoyens n'en auraient pas certainement payé le prix, et cela, elle le redoutait plus que tout.

   Un doute s'installait petit-à-petit dans l'esprit de la belle. Son mariage avec Norbert de Roncenoir aurait-il quelque poids dans la préservation de la paix et de la liberté de la population de l'île ? Ne risquait-elle pas, comme lui avait dit Bertrand quelques heures auparavant que, même une fois mariée au duc, de perdre le contrôle des événements si la situation actuelle allait encore en se dégradant ? Son père, le gouverneur, se risquait à une partie d'échecs hasardeuse et la jeune fille était incapable de lui faire entendre son point de vue par lequel elle le mettait en garde contre toute tentative de réarmement de l'armée et de vouloir mettre à la mer une flotte de guerre plus importante. Elle seule, avait quelque peu réchauffé les relations entre Phaéton et Meruvia par la réponse, affirmative, qu'elle avait donnée à Norbert de Roncenoir dès qu'il lui eut demandé sa main. Non, vraiment elle ne comprenait en rien la politique dangereuse menée par Gildric et le général Hildebald. Il est vrai que Meruvia avait quelques problèmes avec les Orques au nord et les Gobelins à l'Ouest, mais cela ne préjugeait en rien actuellement de la capacité qu'avait Ethyria à réprimer une volonté expansionniste de Phaéton. Un élément important cependant, manquait à Eleonor dans son estimation des rapports de force en présence au sein de l'île et du royaume ; elle ignorait tout de l'alliance nouvellement établie entre les villes de Sirgonia et d'Ixos, alliance qui se préparait lentement à une confrontation directe avec Ethyria.

 

*   *   *

 

   Au même moment, Elmadj, le chef des contrebandiers phaétoniens qui travaillait pour Gildric, faisait son entrée au palais. Dès l'arrivée du bandit, le gouverneur se mit à l'invectiver de belle manière :

   - Hé bien, triple idiot ! Tu en as mis du temps pour arriver jusqu'ici ici alors que nous attendons que tu nous livres des renseignements de première importance !

   Et le général Hildebald de surenchérir :

   - Quand on te demande de rejoindre immédiatement le palais c'est qu'il y a urgence... Tâche de t'en souvenir pour la prochaine fois, ce n'est pas parce que je couvre tes petites transactions illicites que tu dois te croire tout permis !

   Quelque peu désarçonné par cette réception, Elmadj répondit :

   - Exellence... Général, veuillez pardonner mon retard. Une panne au navire devant transporter une cargaison d'orphia à destination de Meruvia m'a retenu un peu plus longtemps dans la baie de Naxos. Croyez cependant que j'ai fait tout mon possible pour rejoindre le palais au plus tôt.

   - Bien, bien, trêve de bavardages, répondit le gouverneur. Te rappelles-tu de l'endroit exact où tu as enlevé le druide Aethelwyn ? Il est d'extrême urgence que tu te rendes là-bas afin de fouiller les environs et d'y rechercher un plan manuscrit dont nous soupçonnons grandement l'existence. Le druide l'aurait caché avant de passer la nuit à cet endroit !

   Le contrebandier sembla réfléchir quelque temps, puis répondit :

   - Oui, bien sûr que je me rappelle... Le druide s'était caché dans un lieu qui le protégeait de l'attaque de bêtes sauvages. Cet endroit était entouré de hautes roches disposées en trois-quart de cercle et l'Elfe avait allumé un feu à l'entrée, feu qui nous a attiré et que nous avons éteint avant de nous emparer de lui. L'endroit se trouve à une trentaine de mètres à l'intérieur de la forêt de Phaéton à mi-chemin entre Cinaxa et la Tour Blanche, là où le chemin s'incurve vers le sud avant de reprendre la direction du nord.

   - Et bien, puisque tu as une aussi bonne mémoire, répondit le gouverneur, prends une dizaine d'hommes avec toi et rends-toi immédiatement là-bas. Nous soupçonnons que le druide ait dépêché des Elfes pour reprendre ce parchemin. Si vous rencontrez des curieux à cet endroit, je veux que vous vous en débarrassiez sur le champ.  

   Un peu plus tard, Elmadj et ses hommes faisaient route vers l'Est en suivant, sans le savoir, la direction prise par la fille du gouverneur et de son compagnon Bertrand.

Deux heures plus tard, ceux-ci, déjà bien en avance sur leurs poursuivants, s'arrêtaient à un relais où ils purent se reposer un peu et laisser souffler leurs montures. Assis à une table de l'auberge, quelque peu en retrait des autres, les deux jeunes gens conversaient sans trop élever la voix malgré le brouhaha indescriptible régnant dans l'établissement. Dans l'air flottait une odeur de bière aigre et de vin épicé. La boisson avait déjà particulièrement éméché quelques personnages et l'un d'entre-eux notamment, sans doute déjà bien ivre, se baladait de table en table dans le seul but d'y ennuyer les occupants. Rejeté de gauche et de droite, l'homme, de forte corpulence et au ventre proéminent, s'approcha de la table où étaient assis Eleonor et le fils de Manon. Il s'avança en titubant et s'arrêta devant la fille de Gildric qui se mit à réajuster son voile, cachant le bas de son visage jusqu'au dessous des yeux ainsi que ses cheveux.

   Se balançant devant la table, et sans s'occuper de Bertrand, l'individu s' écria :

   - Hé beauté... Pourquoi caches-tu ton joli minois ? Laisse-moi voir ton visage, à moins que tu ne sois laide comme un pou, ah ah ah ! Allons la belle, suis-moi, nous allons bien nous amuser tous les deux !

   Le poivrot avança alors la main comme pour arracher le voile d'Eleonor lorsqu'une poigne de fer lui saisit brusquement le poignet. Tout en se redressant de son siège, Bertrand continuait à serrer le bras de l'homme qui commençait à grimacer et à pousser des jurons.

   - De quoi te mêles-tu blanc-bec, répondit l'homme corpulent en se libérant d'un geste brusque. Et, vous autres, dit-il alors en s'adressant à cinq ou six de ses amis éméchés tout comme lui, venez m'aider à rosser ce morveux, on s'occupera de la fille après.

   Les hommes à qui s'adressaient ces paroles se levèrent de table, certains d'entre-eux essuyant leurs grosses lèvres d'un revers de la manche puis, dégainant un court poignard passé à leur ceinture, se mirent à avancer tant bien que mal vers la table des deux jeunes gens en les menaçant de leurs armes.

   Comprenant le danger de la situation, Bertrand, s'adressant à la jeune fille, s'écria : 

   - Cours te mettre à l'abri... Sors de l'auberge et rends-toi au point de rendez-vous... Si je ne te rejoins pas continue seule notre mission, dépêche toi.

   A ces mots, Eleonor voulu se saisir d'un yatagan enfermé dans un sac mais un regard sévère et un signe négatif de Bertrand dissuada la jeune fille. Le fils de Manon, tout en dégainant son épée, cria encore quelques mots :

   Va-t-en ! L'un de nous doit achever la mission...

   Déjà, les voyous étaient sur Bertrand. La jeune fille courut vers la porte mais avant qu'elle ne puisse l'atteindre, celle-ci s'ouvrit violemment et un géant, épée au poing, faisait irruption dans la pièce tout en poussant un hurlement qui arrêta net les assaillants.

   Bertrand se retourna et, n'en croyant pas ses yeux à la vue du nouvel arrivant, s'écria :

   - ENOCH ?!

   En effet, le géant, soldat dans l'Alliance du Nord, s'avançait en exécutant de terribles moulinets qui laissèrent deux ou trois assaillants au sol et firent s'enfuir les autres. Tout en frappant à gauche et à droite il s'écria :

   - En avant sergent, nous allons vider les lieux de cette racaille !

Refrénant l'ardeur combative de son subordonné, le fils de Manon le retint par le bras en lui disant :

   - Non, Enoch, laisse-les filer, inutile d'encore verser le sang. Explique-moi plutôt, par Nélos, ce que tu fais ici en cet instant ?!

   Déjà, le tavernier, très mécontent des dégâts occasionnés dans son établissement voulu s'en prendre à Bertrand en réclamant une indemnisation immédiate lorsque Eleonor, le prenant par le bras le ramena vers son comptoir tout en lui parlant, ce qui eut pour effet de le calmer et se confondre en remerciements à l'endroit de la jeune fille.

   Un peu plus tôt, tout en voulant s'enfuir vers la porte, le voile d'Eleonor s'était détaché, laissant apercevoir le visage de la fille de Gildric. Ceci n'avait pas échappé à un voyageur assis seul à une table de l'autre côté de la taverne et dont le regard se fit pénétrant, comme pour mieux imprimer le visage découvert dans sa mémoire. La fille du gouverneur avait vu le regard inquisiteur de l'étranger mais l'entrée tout en fracas d'Enoch dans l'auberge lui avait fait oublier cet incident.

   - Assieds-toi un instant, dit alors Bertrand à Enoch, j'ai quelques questions à te poser.

   Eleonor, qui en avait fini avec l'aubergiste vint se rasseoir à la place qu'elle occupait précédemment à la table. Enoch porta sur la jeune fille un regard inquisiteur puis, dirigeant ses yeux vers le fils de Manon, écarquilla ceux-ci en signe d'interrogation.

   Un peu pris au dépourvu, Bertrand fit les présentations et, désignant la jeune fille il balbutia :

   - Heu... Malika... Une amie rencontrée à Cinaxa.

   Puis, reprenant sa voix de commandant, le jeune homme demanda :

   - Vas-tu donc m'expliquer la raison de ta présence en ces lieux à ce moment ?! Et, soit-dit en passant, je te remercie de ton intervention plutôt... inattendue, sans toi j'aurais sans doute passé un moment très pénible.

   - Le général Eudes m'a donné pour mission de vous suivre et de ne pas vous lâcher d'une semelle, sergent. J'ai reçu l'ordre de vous protéger, vous et votre...compagne car...

   - Tu sais donc qui est mon accompagnatrice ?!

   - Oui, le druide Aethelwyn en a informé le général qui s'est vu obligé de me le révéler en me promettant de me faire couper la tête si j'en parlais à quiconque.

   Le fils de Manon regarda le géant et lui dit en souriant :

   - Même avec une tête en moins, tu me dépasserais encore en taille !

   Bertrand et Eleonor se mirent à rire puis, tout en baissant la voix, Elenor dit, en s'adressant à Enoch :

   - Mais je dois moi aussi remercier ce... très grand et courageux soldat qui a sauvé la vie de la fille du gouverneur de Cinaxa.

   Puis, redevenant plus sérieuse et se rappelant un fait, la jeune fille, s'adressant à Bertrand, lui dit alors :

   - Il y a quelque chose qui m'a paru bizarre et qui s'est passée tout-à-l'heure. Quand j'ai voulu m'enfuir, mon voile est tombé et cela n'a pas échappé à un voyageur assis seul à une table. Il m'a dévisagée d'une façon étrange et j'ai craint un moment d'être reconnue.

   Tout en portant son regard vers les quelques voyageurs qui étaient restés dans l'auberge, Bertrand demanda :

   - Reconnais-tu cet homme parmi les gens ici présent ?

   - Oui, répondit la jeune fille, il est assis... Il était assis à la table du fond, là-bas ?!

   Regardant vers l'endroit pointé par l'index de la fille de Gildric, Bertrand et Enoch aperçurent une table que personne n'occupait.

   - Par Nélos, il est parti, s'étonna la jeune fille. Il était bien assis là tout-à-l'heure... Je ne comprends pas !

   - Simple coïncidence sans doute, répondit Bertrand. Ne t'inquiètes donc pas, c'est ta beauté qui l'a frappé, c'est tout.

   - Merci, c'est gentil, répondit Eleonor en souriant. Puis, redevenant tout-à-coup plus sérieuse, la fille de Gildric dit alors :

   - Il nous faut continuer notre chemin et vite, nous n'avons perdu que trop de temps ici.

   Les derniers mots de la jeune fille eurent pour effet de secouer Bertrand. Il fallait rejoindre le centre de l'île au plus tôt et le temps pressait car Eleonor savait que son père le gouverneur allait envoyer, où pire, avait déjà envoyé des hommes à la recherche du plan du bâton de feu. Tout retard inutile risquait donc de permettre à Gildric de s'emparer du parchemin avant la jeune fille et celle-ci tenait absolument à ce qu'il fut remis à Aethelwyn, le druide en serait le gardien et empêcherait qu'il ne tombe entre des mains belliqueuses, que ce soit de n'importe quelle faction.

   Après avoir rapidement ramassé leurs affaires, Bertrand et Eleonor, maintenant accompagnés de leur nouveau garde du corps, reprirent le chemin en direction de la forêt de Phaéton, là où ils devaient récupérer le précieux document.

   Ils avaient à peine chevauché pendant deux heures que le petit groupe conduit par Elmadj arrivait lui-même au relais dans lequel l'aubergiste, accompagné de sa femme, étaient en train de nettoyer ce qui semblait avoir été un véritable champ de bataille.
S'avançant alors vers le tenancier, le chef des bandits lui demanda :

   - Et bien, tenancier, on dirait qu'il y a eu de la bagarre, ici ?

   - Ah, ne m'en parlez pas Messire, cela a commencé avec une bande d'ivrognes qui dérangeaient une jeune fille et son compagnon. Ensuite, un espèce de géant sorti d'on ne sait où, est venu à leur rescousse et a fait s'enfuir ces vilains personnages après en avoir grièvement blessé deux d'entre-eux.


   A ce moment, le petit homme qui était assis à la table au bout de l'auberge et qui avait regardé Eleonor avec insistante dès que le voile ce celle-ci soit tombé par terre, réapparut dans la salle et s'avança vers Elmadj. Il l'entretint pendant un court instant en lui montrant la table où Bertrand et ses compagnons étaient assis et désigna ensuite la porte de sortie.

 

 

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